Le mardi 02 décembre 2003
JOUETS



Barbie a une copine musulma
Julie Parent
collaboration spéciale, La Presse

Au commencement, Barbie était une poupée pornographique allemande. Elle s'appelait Lilli, était conçue pour lui, et se vendait dans les bars et tabagies. C'est Ruth Handler, cofondatrice de Mattel, qui l'a commercialisée sous son nom célèbre. De son ancêtre, Barbie a conservé cette aura sexy et glamour (sans compter ces seins-obus et ce rapport taille/hanches impossible). Serait-ce cet héritage de porn star qui a amené la police religieuse d'Arabie Saoudite à déclarer qu'elle était une menace à la moralité?

Hijab contre glamour

Razanne, elle, ne porte pas la minijupe mais le hijab, ainsi qu'une chaste robe à manches longues. Elle a été créée par Ammar Saadeh, propriétaire de Noorart (www.noorart.com), une entreprise du Michigan qui vend des jouets pour musulmans. «Je me disais que nos petites filles avaient besoin d'une poupée à laquelle s'identifier, qui reflète leur image.» Le nom Razanne signifie modeste (Ra) et timide (Zaan). Parce que c'est la beauté intérieure qui compte, pas le look; voilà le principal message véhiculé par le jouet, indique Ammar Saadeh. Reste qu'elle a un joli minois la Razanne, qui ressemble assez à celui de Barbie, maquillage en moins. À Montréal, on peut trouver Razanne chez Multi Visions Extra, un magasin de l'arrondissement de Saint-Laurent spécialisé dans les produits islamiques. La poupée est évidemment vendue aux musulmans, mais aussi, comme le souligne le propriétaire Moncef Barbouch, à des collectionneurs de poupées.

Barbie culturellement modifiée

Si les compagnies peuvent s'approprier des valeurs pour promouvoir leurs produits, les consommateurs peuvent, inversement, s'approprier des produits pour véhiculer leurs valeurs. Razanne, mais aussi la Barbie mexicaine, en sont de bons exemples. Dans sa thèse de maîtrise intitulée Culture et consommation, Paige MacDougall a constaté que les jeunes filles de la classe moyenne du Yucatan avaient adapté la poupée à leur culture. Ces «Barbie» sont produites localement, donc moins chères que celles de Mattel. Contrairement à Razanne, la Barbie mexicaine arbore souvent du bleu (très) voyant sur les paupières, le maquillage étant un aspect essentiel à la beauté, fait remarquer Paige, maintenant au doctorat à McGill. Là-bas, certaines femmes se font même tatouer des couleurs au visage. Mais la Barbie mexicaine est plus qu'une représentation plastique: elle s'inscrit dans les rituels des Mexicaines du Yucatan. Le meilleur exemple? La populaire Quince A os Barbie. Vêtue d'une robe de bal, la poupée surmonte un gâteau offert pour la Quince A os Ceremony, par laquelle les jeunes filles de 15 ans célèbrent leur passage à l'état de femme.
«C'est important de reconnaître au consommateur le pouvoir de transformer les produits pour qu'ils représentent leurs valeurs et leur identité», estime Paige MacDougall. Razanne semble bien répondre à cette exigence, comme en témoigne cette citation tirée du site Noorart: «Ma fille (...) insiste pour que Razanne porte son voile à l'extérieur de la maison, et même quand des hommes de la famille sont présents!» Les chiffres confirment l'attrait qu'exerce Razanne: chaque année Noorart en écoule 30 000, principalement aux États-Unis, au Canada, à Singapore et en Allemagne. De plus, l'entreprise est en négociation avec le géant Toys R Us, indique Ammar Saadeh. Au moment de publier cet article, la compagnie n'avait pu être jointe. Le marché est d'autant plus intéressant que Mattel ne semble avoir aucune Barbie du Moyen-Orient, du moins si l'on se fie au site Web, parce qu'il a été impossible de parler à un relationniste. Ils sont très occupés, paraît-il...


Objet de polémique

Tout comme Barbie, Razanne n'échappe pas à la critique, en raison des valeurs islamiques qu'elle véhicule. Par exemple, dans une chronique Web, une certaine Jivha, the Tongue écrit que Razanne est un outil «pour laver le cerveau des fillettes musulmanes et les inciter à la soumission et la servilité dès l'enfance».
Bon... Avec plus de nuances, la rédactrice en chef du magazine Femmes arabes, Khadija Darid, éprouve quelques réserves au sujet de Razanne, même si elle considère que la poupée pourrait pallier certaines lacunes de Barbie, qui «ne répond pas du tout aux critères de l'islam».
«C'est plus l'idée d'enfermer les petites filles dans un modèle très tôt qui me dérange, avance-t-elle, prudente. C'est mieux que ça soit un choix personnel, quand c'est le temps.» Pour Oumnia Kadiri, qui porte le voile et qui est mère de deux filles ayant grandi avec Barbie, tout est une question d'ouverture. Si ses filles avaient encore l'âge de jouer à la poupée, elle affirme qu'elle achèterait «et la voilée, et la Barbie, et l'Haïtienne. Pas de discrimination, même dans les jeux, ça pourrait engendrer cette attitude chez l'enfant».
Au fond, il serait injuste d'accuser Razanne des travers humains. Même chose pour Barbie. «La peur de l'impact que peut avoir Barbie sur les petites filles est exagérée, conclut Paige MacDougall Elle porte trop de blâme à elle seule.» Pas facile d'avoir un passé controversé.